"J'ai senti le sang chaud couler le long de mon cou. Puis j'ai mis ma main. Elle était ensanglantée. J'ai eu tellement peur". Deuxième jour du procès d'assises pour tentative de meurtre. Ce mardi matin, Madeleine prend place à la barre. Elle raconte cette "soirée d'été" où sa vie a basculé. Cette nuit où "le destin a fait [qu'elle] a croisé le chemin de Soulaïmana". Une soirée qui lui a fait perdre son insouciance et dont elle porte encore aujourd'hui les séquelles.
La peur de mourir ne la quitte pas
Blessée au cou, elle décrit alors un réflexe de survie presque instinctif, guidée par ses études de médecine. Elle saisit la robe qu'elle vient d'acheter et comprime sa plaie. "Je suis le médecin et le patient. Je me souviens du béton, de la chaleur, du sang qui coule partout. À ce moment, je m'accroche à un fil. Le fil de la raison. Parce que je ne veux pas mourir".
Lorsque les secours arrivent, Madeleine refuse de retirer sa main de sa blessure. La peur de mourir ne la quitte pas. Dans l'ambulance, elle reste consciente, observe chaque geste, écoute chaque échange. À l'hôpital, lorsque les médecins l'informent qu'ils vont l'endormir, elle s'y oppose d'abord. Là encore, elle refuse de perdre le contrôle. Puis, elle se réveille. Elle est vivante.
Je ne suis plus la même personne
"Quand il m'a agressée, il m'a volé ma vie. Je suis toujours là, je respire. Mais je ne suis plus la même personne. Et apprendre à connaître cette nouvelle personne est un travail de tous les instants". Depuis cette nuit, son quotidien a changé. Elle vit avec un handicap visible, sa cicatrice, mais aussi avec une peur qui s'est installée durablement. Elle ne rentre plus seule le soir. Elle ne fait plus la fête comme avant, sauf lorsqu'elle se sent entourée et en sécurité. "La nouvelle personne que je suis est dans un monde sombre, dangereux et malveillant. Je suis triste et désabusée. Je regarde le monde avec l'oeil de quelqu'un qui est déçu".
Face à la cour, Madeleine dit attendre de ce procès des réponses certes, mais aussi des garanties. Être sûre que l'accusé ne pourra plus faire subir à quelqu'un d'autre ce qu'elle a vécu. Mais aussi croire qu'une femme peut encore rentrer seule chez elle sains craindre pour sa vie. Et enfin espérer être protégée de ces violences le plus longtemps possible.
Après Madeleine, c'est au tour de l'experte psychologue de s'avancer à la barre. Celle qui l'a rencontrée au cours de la procédure raconte les conséquences invisibles de l'agression. Elle décrit une jeune femme "tout à fait équilibrée", portée par ses projets et ses études. Une trajectoire brutalement percutée par cette nuit d'été. Depuis, explique-t-elle, Madeleine compose avec un sentiment d'insécurité constant et un monde qu'elle perçoit désormais comme dangereux. Dans les premiers temps, elle s'est réfugiée dans le déni, comme pour repousser une réalité devenue trop lourde à accepter. "Ce n'est pas rien de vivre comme une survivante", souligne l'experte. Malgré cela, elle voit en Madeleine une jeune femme déterminée à reprendre le cours de sa vie. "Elle est volontaire et combative", conclut-elle.
Tout est teinté par ce mélange d'appréhension
Cette scène de violence extrême, plusieurs personnes en ont été les témoins. Parmi elles, Catherine qui vit juste au-dessus de l'entrée de l'immeuble. Cette nuit-là, elle est réveillée par un cri qu'elle décrit comme "terrifiant". D'abord, elle ne s'alerte pas. Mais la jeune femme appelle à l'aide : "je me suis faite agresser. Je pisse le sang. Je n'ai que 25 ans, je ne veux pas mourir. Aidez-moi". Cette fois, Catherine descend immédiatement. Sur le trottoir, elle découvre Madeleine allongée au sol. À ses côtés, une autre jeune femme comprime sa plaie pour tenter de stopper l'hémorragie.
À la barre, Zian, l'ancien compagnon de Madeleine prend également la parole. Quelques minutes après l'avoir déposée, il reçoit un appel. Lorsqu'il arrive sur les lieux, il comprend immédiatement la gravité de la situation. "Je vois sa carotide et je comprends ce que ça peut vouloir dire. Je sais que c'est grave. Je sais que son pronostic vital est engagé. Je suis complètement désemparé". Commence alors une longue nuit d'attente. Sans nouvelle précise de l'hôpital, Zian ignore si Madeleine est toujours en vie. Il ne l'apprendra que le lendemain matin, lorsqu'il se rend à son chevet. Il la découvre avec un imposant pansement autour de son cou. Elle a survécu.
"Après l'agression, on avait peur de tout. On se sentait exclus et isolés du monde parce que c'est dur de parler de ça à quelqu'un. Tout est teinté par ce mélange d'appréhension et ce sentiment que l'on ne pourra jamais passer outre". Les années ont passé, mais les conséquences demeurent. Zian a lui aussi eu recours à un accompagnement psychologique. Si le travail thérapeutique l'a aidé à avancer, revenir à Montpellier, sur les lieux de l'agression, fait resurgir des émotions qu'il croyait parfois derrière lui.
Les cauchemars qui persistent longtemps après les faits
Marion, la maman de Madeleine, ne parle pas de l'agression. Elle n'était pas là. Comme beaucoup de proches, elle a découvert l'horreur après coup. Le lendemain matin, elle reçoit un appel de Zian : "Madeleine a été agressée mais elle est vivante et elle a été héroïque". Quelques heures plus tard, elle arrive à l'hôpital. Dans son lit, Madeleine porte un imposant pansement au cou. Elle est fatiguée, mais elle sourit. Autour d'elle, les proches se relaient. "C'étaient des moments très vivants", raconte sa mère. Puis, Madeleine sort de l'hôpital. Un moment reste gravé dans la mémoire de sa mère : celui où sa fille découvre sa cicatrice. C'est à cet instant que quelque chose bascule. Que Madeleine commence à s'approprier ce qui lui est arrivé. Et surtout qu'elle fait le choix de continuer à avancer.
À la barre, Marion dit son admiration devant cette capacité à essayer de reprendre le cours de sa vie malgré le traumatisme. Malgré les peurs. Malgré les séquelles. Mais elle raconte aussi l'autre versant de cette histoire : celui des proches. La difficulté d'accepter qu'une telle violence ait pu frapper sa fille. Les terreurs qui s'invitent au quotidien. Les cauchemars qui persistent longtemps après les faits : "ses cris que je n'ai pas entendus le soir des faits, je les entends dans mes cauchemars".


