Montpellier : "il s’est éteint sous mes yeux dans la voiture", des années de chutes de chiens au Peyrou

mardi 08 septembre • 14:21
Depuis plusieurs années, des chiens chutent des murs des jardins du Peyrou, à Montpellier. Alors que le phénomène a déjà fait l’objet de plusieurs alertes, un collectif citoyen a constitué un dossier de 103 pages documenté, comportant des témoignages de propriétaires, habitants et vétérinaires. InfOccitanie s'est plongé dans ce dossier.

Depuis juillet dernier, un collectif citoyen, créé à l’initiative de Kenya Vitulin après la chute de son chien depuis les murs des jardins du Peyrou, recueille des témoignages et constitue un dossier sur les chutes de chiens survenues sur le site. Des accidents provoqués notamment par une illusion d’optique créée par les bâtiments et les cimes des arbres autour du Peyrou, qui donnent l’impression aux chiens que le chemin continue alors qu’il donne en réalité sur un vide de plusieurs mètres.

Le collectif rassemble notamment les récits de propriétaires, de témoins et de vétérinaires, ainsi que des preuves photographiques, des factures et des rapports vétérinaires. Un dossier auquel l’association À Base de Plante a contribué, bien que la coopération avec le collectif soit désormais caduque. InfOccitanie s’est procuré ce dossier de plus d’une centaine de pages.

125 témoignages

125 témoignages ont été recueillis entre juillet et août 2026, rapportant des chutes de chiens depuis les murs du Peyrou. Bien que des cas soient documentés et recensés depuis plusieurs années, c’est le témoignage de Kenya Vitulin, massivement relayé sur les réseaux sociaux, qui a participé à la large médiatisation de ces accidents.

C’est le 7 juillet 2026, alors qu’elle promène sa chienne June au Peyrou, que cette dernière tombe « par-dessus le muret et a fait une chute effroyable de plus de 7 mètres », raconte-t-elle. S’ensuivent ensuite 48 h d’attente aux urgences avant que le bilan ne tombe : une contusion pulmonaire et une blessure aux ligaments, pour une facture de 1 077 euros.

D.R / June a été vicitme d'une contusion pulmonaire et d'une blessure aux ligaments

Des cas comme celui de June et Kenya, le dossier en recense des dizaines, certains vieux de dix ans, comme celui de Philippe et de sa chienne Lilou, une bergère australienne. En 2016, lors d’une promenade aux jardins du Peyrou, Lilou, alors âgée de 5 mois, aperçoit des oiseaux décoller. « Elle leur a couru après et a sauté sur le petit muret et, bien sûr, a basculé dans le vide, côté des Arceaux, là où le mur est le plus haut », témoigne le propriétaire. La chienne s’en sortira avec de multiples fractures, des vertèbres, du sacrum et des nerfs touchés. « Un miracle » pour Philippe, qui assure que deux vétérinaires lui avaient suggéré d’euthanasier son animal.

Des récits comme ceux-là, le dossier en comporte plus d’une dizaine : Romy, une chienne désormais paralysée des membres arrière et incontinente après sa chute en 2022, Cosmos, qui a eu une « patte entièrement broyée » et qui souffre aujourd’hui d’arthrose à seulement quatre ans, ou encore Oski, qui a dû être amputé de sa patte avant, et même Julia, hospitalisée en urgence après une grave hémorragie interne provoquée par sa chute.

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D.R / Romy chienne paralysée après sa chute du Peyrou en 2022

« Il s’est éteint dans la voiture sous mes yeux »

Cependant, il est arrivé que certains animaux ne survivent pas à leur chute. C’est le cas du chien de Valentina, décédé de ses blessures après une chute de 7 mètres du haut du Peyrou. Elle se souvient : « Mon chien s’est approché du muret. Trompé par la perspective et persuadé que le sol se prolongeait de l’autre côté, il a sauté. Il n’y avait rien derrière. »

C’est une voisine, alertée par la chute du chien de Valentina, qui lui propose son aide pour le transporter aux urgences vétérinaires. « Malgré la rapidité des secours et toute notre volonté, mon chien n’a pas survécu à la violence de l’impact et s’est éteint dans la voiture, sous mes yeux. À notre arrivée, le personnel vétérinaire n’a pu que constater son décès, scellant définitivement cette journée cauchemardesque », se rappelle la propriétaire. Un souvenir qui la « hante » encore aujourd’hui.

« Je n’en pouvais plus de voir les chiens tomber comme des mouches »

Cette voisine qui est venue en aide à Valentina est Silvia Cibien, habitante depuis 2013 en face du Peyrou, vers le bas de la rue Pitot, là où la hauteur atteint près de 8 mètres et où les chutes sont fréquentes.

Depuis 13 ans, Silvia en voit régulièrement. « C’est un problème qui existe depuis longtemps. Depuis que j’habite ici, je pense en avoir vu tomber au moins une trentaine », témoigne l’habitante. À force d’être confrontée à ces accidents, Silvia Cibien en est venue à suivre une formation de secourisme canin auprès de la Protection Civile afin de venir en aide aux chiens en détresse. « Je n’en pouvais plus de voir les chiens tomber comme des mouches et d’entendre les "scratchs" du corps qui s’écrase au sol des dizaines et des dizaines de fois », témoigne la Montpelliéraine.

Durant ces années, Silvia a alors conduit de nombreux canidés blessés et leurs propriétaires dans des cliniques et des urgences vétérinaires. « Il n’y a pas d’ambulance pour les chiens et il y a beaucoup de gens qui n’ont pas de voiture et qui bougent à pied ou avec les transports publics. Alors, je descends toujours de chez moi avec une laisse et mes clés de voiture afin de pouvoir emmener potentiellement des propriétaires et leurs chiens aux urgences. C’est un réflexe », affirme Silvia.

« Ma détresse d’humain face à cette détresse d’animal était à son paroxysme »

Au-delà des témoignages d’habitants et de propriétaires, plusieurs vétérinaires et cliniques ont également fait part de plusieurs prises en charge de chiens pour le motif « chute du Peyrou ».

C’est le cas, par exemple, de la clinique vétérinaire V2TU, située rue Claude-Balbastre, qui indique avoir recensé de nombreux cas, allant de quelques égratignures à « une fracture vertébrale, avec le chien qui se retrouve à vie sur roulettes ou dont on doit abréger les souffrances », témoigne Chloé Balme, vétérinaire à la clinique V2TU.

Ce dernier exemple, Chloé Balme s’en souvient précisément, car c’est elle qui a pris en charge l’animal après sa chute. L’accident s’est produit le 8 mai 2022, lorsqu’une pet-sitter promenait une jeune beagle âgée de deux ans dans le parc du Peyrou, avant que cette dernière ne s’échappe et ne chute du haut du mur, d’une hauteur de plusieurs mètres. La femme a alors amené l’animal blessé à la clinique V2TU. « On avait une fracture vertébrale sur cette chienne. Dans ce cas, soit on la fait opérer rapidement, soit il faut penser à une fin de vie médicalisée, car c’est extrêmement douloureux », explique la professionnelle.

Sauf qu’à ce moment-là, les propriétaires de la beagle rentraient de vacances en avion et étaient donc injoignables. Chloé Balme a alors dû « maintenir cette chienne sous antidouleurs et la stabiliser dans une forme de coma artificiel pour faire en sorte qu’elle ne bouge pas plus », le temps que les propriétaires arrivent en urgence à la clinique. « Ma détresse d’humain face à cette détresse d’animal était à son paroxysme », se souvient la vétérinaire. Finalement, les propriétaires ont décidé de faire opérer la chienne, qui est désormais sur roulettes pour le restant de sa vie, son train arrière n’étant plus fonctionnel.

"Aucun retour"

La clinique V2TU a été mise en relation, à l’aide de citoyens, avec le Délégué à la Nature en Ville et à la Biodiversité, Stéphane Jouault. Ce dernier « avait ensuite pris le temps de venir directement dans notre clinique, ce qui nous avait permis de lui expliquer concrètement les situations auxquelles nous sommes confrontés, les difficultés que nous rencontrons », explique la vétérinaire. À la suite de cette rencontre, l’UDAP (Unité départementale de l’architecture et du patrimoine) a été sollicitée afin de demander officiellement l’installation de protections fin 2024. Toutefois, « malgré cet échange, nous n’avons par la suite eu aucun retour », regrette Chloé Balme. Une situation « frustrante » pour la vétérinaire, qui espère que la Ville entendra la requête de la clinique, ainsi que celle de plusieurs propriétaires qui demandent la sécurisation du Peyrou. « De ce que j’ai compris, le parc du Peyrou est classé monument historique, donc c’est difficile d’y toucher, mais si cela continue, il peut vite être classé monument aux morts. Il serait bon que ce monument reste historique pour les bonnes raisons. », estime Chloé Balme.

Entre mars 2022 et août 2026, la clinique V2TU a recensé 21 prises en charge de chiens à la suite de chutes du Peyrou, un chiffre qui « n’est que le reflet de l’impact sur notre clinique et ne reflète pas le nombre total de cas sur Montpellier », précise la professionnelle de santé animale. De plus, la clinique n’a pas recensé les cas de décès à la suite de chutes.

"Au moins un chien par semaine"

D'autres cliniques ont également fait part de ce fléau. De son côté, une vétérinaire urgentiste du Centre Hospitalier Vétérinaire Languedocia affirme recevoir « au moins un chien par semaine » pour le motif « chute du Peyrou ».

Enfin, la clinique vétérinaire « Vet’Ecusson », qui recense en moyenne « 2 à 5 chiens par an » venant pour ce motif, bien qu’aucun logiciel ne permette de retrouver précisément les chiens concernés.

Des solutions explorées

Ce dossier de 103 pages a été présenté par le collectif citoyen à la Ville de Montpellier, et plus précisément à François Villette, directeur adjoint de cabinet du maire de Montpellier. Lors de cet échange, plusieurs solutions potentielles ont été explorées.

La première est la mise en sécurité du Peyrou. Toutefois, cet aménagement s’avère complexe du fait du classement du site en tant que monument historique et du temps nécessaire à la réalisation de ce projet.

Une autre solution envisagée est la mise en place d’une signalisation visible afin de prévenir les propriétaires. « Il [François Villette, ndlr] semblait ouvert à cela et qu’il faut voir avec le service de communication », assure Silvia Cibien, présente lors de l’échange. Cette campagne de prévention reposerait sur la mise en place de panneaux beaucoup plus clairs, stipulant que les chiens peuvent chuter des murs du Peyrou, afin de rappeler l’importance de les tenir en laisse. Des pistes de réflexion dont le collectif espère un aboutissement. « Nous voulons juste que cela s’arrête », conclut Silvia Cibien. Contactée par notre rédaction, la Ville de Montpellier n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Cette situation résonne également avec la politique municipale en matière de bien-être animal. Portée notamment par l’adjoint en charge de cette délégation, celle-ci s’est traduite ces dernières années par différents dispositifs. Les chutes répétées de chiens au Peyrou interrogent ainsi la Ville sur sa capacité à répondre à une problématique qui touche directement à la protection animale. Les éléments recueillis dans le cadre de ce dossier peuvent ainsi mettre en lumière un décalage entre les engagements affichés par la Ville et la situation qui se déroule sur le terrain.

Antoine Fagant/InfOccitanie.