Nîmes : "La situation des détenus est catastrophique", Khadija Aoudia saisit la Cour de justice de la République

jeudi 09 juillet • 10:42
Au nom de 115 détenus de la maison d'arrêt.

"La situation est catastrophique", au sein de la maison d'arrêt de Nîmes, déclare d'un ton grave Khadija Aoudia dans son cabinet à deux pas des arènes. L'avocate et ancienne bâtonnière engage deux procédures administrative et pénale au nom de 115 détenus qui lui ont livré des témoignages de détresse depuis un établissement pénitentiaire qui compte 340 places pour plus de 770 détenus. Parmi les dossiers, figure également celui de Dominique Etienne, dont le fils Benjamin s'est suicidé en 2025 par pendaison dans la maison d'arrêt nîmoise et qui a tenu à témoigner devant la presse. "Cafards, rats, punaises de lit, température ressentie de 50 degrés, trois détenus dans une cellule de 9m², moisissure, douches quasi impossible, difficulté à préparer la réinsertion par des activités...", liste l'avocate au sujet des conditions de vie en détention, matérialisant selon elle une dégradation manifeste de l'état physique et psychologique des détenus. "C'est une catastrophe sur le plan de la dignité humaine", juge la spécialiste du droit qui, en moins d'une semaine, est passée de 82 à 115 consignations de témoignages de détenus.

Dominique Etienne tient une photo de son fils décédé Benjamin

Linda Mansouri

"Là où l'on mange, on ne chie pas"

"Je vais le dire trivialement avec une expression vulgaire, là où l'on mange, on ne chie pas. Les détenus mangent là où ils vont faire leurs selles", expose l'avocate qui alarme également sur les conditions de travail du personnel pénitentiaire et soignant trop peu nombreux. La responsabilité est dans les hautes sphères : "le ministère de la Justice n'a pas donné les moyens suffisants, tant au niveau pénitentiaire que judiciaire. La politique pénale est toujours plus répressive, mais les moyens ne suivent pas". La France ne fait pas figure de bon élève, puisque déjà condamnée en 2020 par la Cour européenne des droits de l'Homme pour conditions indignes. "Depuis, rien n'a changé, or la dignité humaine est inaliénable et fait partie de notre Constitution", rappelle Khadija Aoudia qui se livre à la comparaison : "La peine de mort a été supprimée en 1981 grâce à Robert Badinter, force est de constater que quand des détenus se suicident, c'est une condamnation à mort".

Arnaud Lemoine, avocat en charge du recours administratif.

Linda Mansouri

Deux procédures distinctes : administrative et pénale

Deux procédures sont ainsi diligentées, l'une administrative pour dénoncer les conditions de détention indignes, l'autre devant la Cour de justice de la République - une première -, pour engager la responsabilité pénale du ministère de la Justice sur le fondement de non assistance à personne en danger. "Le péril est grave et imminent, il est tel qu'il ne peut plus être ignoré. L'ensemble des rapports matérialise l'infraction et la Justice est parfaitement informée de tous les risques en raison de nos multiples alertes", étaye l'avocate.

Benjamin s'est donné la mort par pendaison

Dominique Etienne, dont le fils Benjamin, 28 ans, s'est suicidé par pendaison en 2025 au sein de la maison d'arrêt, a livré un témoignage poignant. "J'ai senti les premiers signes de détresse. Il m'a dit 'maman je vais me tuer, je n'en peux plus'. J'ai dit à Benjamin de consulter un psychologue, il m'a répondu qu'il n'y en avait qu'un seul et qu'il fallait attendre six mois pour l'avoir", confie-t-elle les yeux remplis de larmes. Cette dernière, qui qualifie les cours de promenade de "cages à lions", ne comprend pas comment Benjamin a eu accès à des "objets lui permettant de se donner la mort". Le dossier a fait l'objet d'un classement sans suite depuis le 8 août 2025, "j'en ai été informée que ce lundi, j'ai demandé la copie de la procédure afin que chacun puisse apprécier les responsabilités engagées", clarifie l'avocate.

"Si c'est classé, on saisira la Cour européenne des droits de l'Homme"

L'avocat Arnaud Lemoine qui est en charge du recours administratif abonde : "l'administration doit rendre des comptes. Toute personne détenue demeure un justiciable comme un autre, avec l'intégralité de ses droits à respecter". Une demande préalable sera formulée par courrier pour solliciter directement le ministère de la Justice, exigeant l'engagement de mesures immédiates. L'Etat dispose d'un délai de deux mois pour apporter une réponse. Si elle est négative, l'avocat saisira directement la juridiction administrative. Quant au pénal, 98% des plaintes devant la Cour de justice de la République sont classées sans suite. "Si c'est classé, on saisira la Cour européenne des droits de l'Homme", projette Khadija Aoudia. Il y aura ainsi deux recours devant cette Cour avec celui contre Bruno Retailleau engagé par l'avocate, pour provocation à la haine et discrimination (notre article). Extrait vidào ci-dessous :

Linda Mansouri/InfOccitanie.