"Je me retrouve enfermé car j'ai voulu, une fois de plus, n'en faire qu'à ma tête. J'ai atteint le fond, loin de toi, seul au milieu de gens que je ne connais pas, sans aucune ressource". C'est dans cet état d'esprit que se trouve Soulaïmana lorsqu'il est mis en examen pour tentative de meurtre. Dans une lettre adressée à sa mère, dont le président donne lecture à l'audience, l'accusé se confie sur ses premiers mois de détention. "Le chemin est long et je sais que ça ne va pas être facile pour moi. Je vais tout faire pour me sortir de cette impasse", écrit-il.
Mais ce courrier est surtout marqué par une autre préoccupation : l'argent. "J'ai touché le fond, je n'ai personne d'autre vers qui me tourner", poursuit-il avan de solliciter l'aide financière de sa mère. "Cette détention ne va pas être facile pour moi car, n'ayant aucune ressource, je ne vais pas pouvoir cantiner". Un courrier que le président qualifie d'"autocentré", relevant qu'à aucun moment l'accusé n'évoque la victime ou les conséquences de ses actes.
Une déviance dans les intérêts sexuels de l'accusé
Appelée à la barre, l'experte psychologue éclaire davantage la personnalité de Soulaïmana. Elle décrit un homme marqué par "une vie de grande solitude", après son arrivée en métropole, évoluant sans véritable cadre, ni emploi stable, ni logement durable. Selon elle, l'accusé présente une certaine immaturité et une tendance à minimiser la portée de ses actes. Un portrait qui contraste avec l'image qu'il cherche lui-même à renvoyer. "J'ai toujours détesté la violence", lui a-t-il assuré au cours de leurs entretiens. "Moi, on me brise plus facilement par les mots".
Puis vient le témoignage de l'expert psychiatrique, évoquant une déviance dans les intérêts sexuels de l'accusé. Il décrit une personnalité aux traits psychopathiques, dont certains comportements s'inscriraient dans un registre de perversion sexuelle.
Elle a peur que les trottoirs soient à nouveau remplis de sang
"Il y a 160 ans, on racontait déjà des histoires aux petites filles." À la barre, Me Iris Christol, avocate des parties civiles, ouvre sa plaidoirie par une référence à l'histoire de la chèvre de Monsieur Seguin. "Des histoires racontées à des générations de petites filles pour leur apprendre à ne pas sortir, parce que le monde est cruel".
Sur le banc des parties civiles se trouvent trois générations de femmes. Une grand-mère, une mère et une fille. Des femmes qui ont étudié, construit leur vie et transmis à leurs enfants une même conviction : la liberté. Mais aujourd'hui, Madeleine n'ose plus sortie seule le soir. "Elle a peur que les trottoirs soient à nouveau remplis de sang".
Le 3 juillet 2024, Madeleine a été insouciante pour la dernière fois. Ce soir-là, elle profitait simplement de ce que l'avocate décrit comme "la liberté d'une femme qui rentre seule à deux heures du matin". Puis la robe noire se tourne vers l'accusé. "Ce soir-là, vous cherchiez une femme de dos qui trouve grâce à vos yeux. Les femmes, vous n’êtes pas capable de leur parler. Alors vous les avez réduites à l'état d'un objet qui ne peut ni vouloir, ni réfléchir, qui ne peut rien". L'avocate dépeint un homme qui aurait agi dans "la lâcheté la plus absolue", qualifiant son comportement de pervers.
Et que reste-t-il lorsqu'une femme est ainsi réduite à l'état d'objet ? "Quand on tranche la gorge d’une femme qui survit, on lui tranche une fois mais en réalité on lui tranche cent fois. Ça s’impose à elle". Une blessure qui se rappelle à elle sans cesse, dans les gestes du quotidien comme dans le regard porté sur le monde. Me Christol termine en formulant un voeu : que Madeleine parvienne, un jour, à retrouver confiance. À retrouver sa liberté. Même si, désormais, le monde a pour elle la couleur de l'angoisse.
Un risque majeur de réitération
Avant même d'aborder les réquisitions, Pierre Denier, avocat général, revient sur l'image de la chèvre de Monsieur Seguin. Il quitte alors son estrade et s'avance dans la salle d'audience. "Regardez, je suis libre. Je ne suis pas attaché". Une manière d'illustrer ce dont Madeleine a été privée ce soir-là : sa liberté.
"Juger, c'est comprendre", martèle-t-il. Depuis le début du procès, chacun cherche une explication. Pourquoi Madeleine ? Pourquoi cette violence ? Mais les réponses n'ont pas émergé. Face aux questions, l'accusé est reste, selon l'avocat général, "Monsieur Je-ne-sais-pas", multipliant les réponses évasives et contournant systématiquement le coeur du sujet. Or, c'est précisément ce qui l'inquiète. "Je suis l'avocat de la société", rappelle-t-il. Et la société, elle aussi, a besoin de comprendre. Car un homme incapable d'expliquer pourquoi il a tenté de tuer constitue, à ses yeux, un risque majeur de réitération.
Estimant que les faits se situent "sur le haut du spectre de la gravité criminelle" et considérant l'accusé comme dangereux sur le plan criminologique, l'avocat général requiert une peine de trente ans de réclusion criminelle, assortie d'une période de sûreté de quinze ans.
Deux trajectoires que tout oppose
À son tour, Me Virginie Manzi, l'avocate de Soulaïmana raconte le 3 juillet 2024. Cette soirée où deux jeunes de 24 ans que tout oppose se croisent pendant quelques secondes seulement. "Elle, c'est une brillante étudiante en médecine. Lui, c'est un jeune homme qui a arrêté ses études. Elle a une famille aimante. Lui a une famille peu structurante. Elle a des amis. Lui est seul. Elle a son appartement aux Arceaux. Lui n'a rien et est hébergé à droite à gauche. Elle veut devenir médecin. Lui n'a ni vocation ni projet. Elle sait s'exprimer et mettre des mots sur ses émotions. Lui, c'est tout le contraire". À travers ce face-à-face, l'avocate dessine deux trajectoires que tout oppose. "Elle, c'est une héroïne. Lui, c'est un anti-héros", poursuit-elle.
Pourquoi défendre un accusé ? "Pour apporter de l'empathie à ceux qui n'en ont pas forcément et de l'humanité à ceux dont les gestes ont été déshumanisés". Elle tente alors de dessiner un visage plus humain à Soulaïmana. Celui d'un jeune homme arrivé en métropole avec l'espoir d'une vie meilleure, persuadé d'y trouver un "eldorado", mais qui se trouve confronté à une profonde solitude. Un homme qui erre la nuit, sans repère, sans cadre et sans véritable attache. Cette nuit-là, plaide-t-elle, Soulaïmana est sorti avec un cutter. Son intention aurait été de voler pour obtenir de l'argent et acheter de l'alcool. "Il n'est pas sorti de chez lui en disant qu'il allait faire du mal à quelqu'un", soutient la défense.
Pourquoi Madeleine ? Pour l'avocate, il n'existe pas de réponse satisfaisante. "Nous n'aurons jamais le fond de sa pensée parce qu'il est lui-même incapable d'y accéder". Les expertises, poursuit-elle, montrent que la réalité est plus complexe que la simple folie. Les spécialistes décrivent une personnalité psychopathique, marquée par une absence de limites et de cadre. Une organisation perverse de la personnalité, façonnée au fil d'une histoire familiale et éducative chaotique. Me Manzi termine en demandant une "peine juste". Une peine juste pour la société, pour Madeleine et ses proches mais aussi pour Soulaïmana.
Trente ans de réclusion criminelle, assorties d'une période de sûreté de dix-huit ans
Deux heures après s'être retirée pour délibérer, la Cour d'assises de l'Hérault livre son verdict. Soulaïmana est condamné à trente ans de réclusion criminelle, assortis d'une période de sûreté portée à dix-huit ans. Une décision plus lourde que les réquisitions de l'avocat général.